1 décembre 2015

Depuis l'insignifiant Victor jusqu'au signifiant Carol

La chronique de Jean-François Nadeau parue dans Le Devoir du 30 novembre m'a plu énormément, par son ton et par son propos. Il revient sur la déclation de Victor Dodig (source de la photo), chef de la direction de la Banque CIBC, qui révélait aux dirigeants d'entreprises réunis au Cercle canadien d'Ottawa le 24 novembre que les Canadiens étaient trop instruits et pas assez qualifiés: "Nous ne produisons pas le genre de compétences dont les industries ont besoin. (...) Les programmes offerts aux étudiants devraient être davantage en phase avec les besoins spécifiques de l'industrie".

Je n'ai jamais rencontré de gens trop instruits. Des personnes insignifiantes, imbues d'elles-mêmes et de leur pouvoir, j'en croise à l'occasion et ça me fait généralement plaisir. Cela confirme qu'elles existent "pour de vrai" et qu'il n'est pas vain de dénoncer leurs actions, surtout lorsque ce sont des personnes influentes comme ce bon Victor. Lui, il est juste assez instruit: un baccalauréat en commerce de l'Université de Toronto et un MBA de Harvard. Ce juste degré d'instruction dans un domaine qui concerne de vraies affaires commande un salaire annuel de 7,1 millions $.

Étant moi aussi un bullshiter, j'ai écrit à la Banque CIBC via leur interface, essentiellement en ces termes: "Bonjour. J'ai un investissement important à faire et j'envisage le faire avec la Banque CIBC. Je veux auparavant m'assurer que votre banque reflète mes valeurs. Est-ce que la Banque CIBC endosse les propos de son chef de la direction au Cercle canadien?" Le site promet une réponse en moins de 24 heures, mais je ne l'ai pas reçue.* Les personnes qui offrent ce service ne sont pas des deux de pique, ils auront flairé le piège. Ils ne pourront cependant pas nier que la conférence de Victor est publiée en une de leur site.

Mais revenons à la chronique de Jean-François Nadeau. Il y dépeint l'université comme un boeuf magnifique prêt à être dépecé (source de l'image). En faisant référence à Victor et à ses acolytes, il conclut sur ces mots: "Écoutez-les nous dire et nous redire que, pour être grand, il faut d'abord apprendre à mieux ramper. Et de si bas, ils osent encore parler de lumière tandis que la noirceur monte." La chronique a beaucoup circulé auprès de mes collègues de l'UQAR le 30 novembre en matinée, d'autant que ce matin-là, un événement de mobilisation était organisé afin de "sauver l'université". Le collectif S.O.S. Université a aussi partagé la chronique sur FaceBook, en ajoutant que son auteur serait à l'Université Laval en après-midi pour y faire une conférence.

J'ai assisté à cette conférence ayant pour thème "Le journaliste peut-il être un intellectuel?" J'ai fréquenté le pavillon De Koninck pendant une décennie dans les années 1980, mais j'ai eu beaucoup de difficulté à trouver le local 7160. Les lieux sont les mêmes, mais ils sont habités différemment. J'ai souvenir d'un lieu cool, feutré et légèrement négligé avec des étudiantes et des étudiants flâneurs. Le pavillon est maintenant nerveux, actif et tout se passe à l'accéléré. J'ai reconnu la murale de Pablo Neruda dans la cafétéria du pavillon, lien tangible entre l'ancien et le nouveau. J'étais devant cette murale lorsque j'ai appris la mort de John Lennon un matin de décembre 1980. J'étais là aussi quand le premier ministre Joe Clark a pris une bière avec les étudiants et étudiantes de la Faculté de droit dans leur local situé à proximité. Un jour, on couvrira la murale d'une belle peinture drabe puis, exit le lien tangible entre l'ancien et le nouveau.

Jean-François Nadeau est un conteur, comme a dit un des étudiants présents à la conférence, organisée dans le contexte d'un cours du Département des littératures. Son parcours savant a pour origine certains questionnements de sa jeunesse dans la maison de ses grands-parents en Estrie. La réalité est sûrement plus complexe, mais il s'agit là d'une trame narrative merveilleuse pour raconter son parcours. Un parcours fascinant, hors-normes, peuplé par des amis vieux et de vieux amis. Le témoignage qu'il a livré en janvier 2015 sur son ami Charb et la tragédie de Charlie Hebdo est le plus pertinent de ceux que j'ai entendus sur l'événement (et le plus prémonitoire).

J'ai aussi lu lors de leur parution ses livres, mais sans faire le lien entre l'auteur et celui qui est aujourd'hui directeur adjoint de l'information au Devoir. Bourgault est un livre fascinant, une biographie différente de celles qui dépeignent habituellement la vie des gens de la classe politique. Je me suis délecté de Adrien Arcand, führer canadien, d'autant que j'ai souvent discuté du personnage avec mon pote politologue Georges Arcand, parent d'Adrien (comme le sont aussi les cousins de Georges: Bernard, Denys et Gabriel). Adrien me rappelle un des plus puissants personnages de notre télévision, le boucher fasciste Clément Veilleux du téléroman Cormoran, deuxième pan de la trilogie de Pierre Gauvreau amorcée avec Le temps d'une paix.

Jean-François Nadeau ne croit pas qu'un journaliste puisse être un intellectuel (on a senti chez l'auditoire étudiant une déception suite à ce constat), mais on a appris qu'il n'est pas lui-même un vrai journaliste. Donc un intellectuel peut écrire dans un journal, ce qui devrait rassurer les jeunes de la relève présents à la conférence, des jeunes allumés comme le sont aussi mes quatre enfants du même âge et mes étudiantes et étudiants. J'ai aussi noté chez lui plusieurs intérêts communs avec les miens, entre autres cette fascination pour le temps (je rédige actuellement un livre qui prend la forme d'un essai sur l'accélération du temps social, inspiré entre autres des thèses de Hartmut Rosa). Il a étudié en sciences politiques à l'Université Laval comme moi, mais sans doute plus de 10 ans après moi. Il a évoqué quelques souvenirs tendres d'un professeur que j'ai bien connu.

Carol Levasseur (source de la photo) ne m'a pas enseigné car lorsque j'aurais pu suivre ses cours à compter de la deuxième année du baccalauréat, il était en congé de perfectionnement pour terminer son doctorat. Ses cours étaient offerts par Yvan Perrier, alors chargé de cours puis maintenant professeur au Cégep du Vieux Montréal et collaborateur au journal À Bâbord! (j'étais impressionné que Perrier fasse sa thèse sous la direction d'Alain Touraine jusqu'à ce qu'il me révele qu'il ne l'avait pas encore rencontré!). J'ai connu Carol Levasseur lorsque j'étais l'adjoint au directeur du Département de sciences politiques entre 1983 et 1986.

L'hommage que lui rend son collègue Gordon Mace lors de son décès prématuré en 2003, bien senti même s'il ne naviguait pas dans les mêmes eaux savantes que lui, traduit l'homme que j'ai connu, hors-normes et mal compris. J'étais là avec lui au secrétariat du Département de science politique quand il a appris en ouvrant une enveloppe que sa permanence lui était refusée car les revues dans lesquelles il publiait (Les Cahiers du socialisme, première mouture de 1978 à 1984) "n'étaient pas des revues scientifiques". Il a contesté la chose et la situation s'est réglée à son avantage. Il avait des problèmes de santé: je l'ai "ramassé" lorsqu'il a perdu connaissance en donnant son cours dans un amphithéâtre du pavillon De Koninck. Je le croisais souvent dans le quartier Montcalm à Québec lorsque je m'y promenais avec ma douce, devenue ensuite ma femme et la mère de mes enfants, qui travaillait elle aussi au Département. Il était toujours accompagné de sa blonde (jeune) et de quelques étudiants (jeunes) qui se déplaçaient en bande (de jeunes).

La conférence de Jean-François Nadeau m'incite à retourner aux sources et à lire Carol Levasseur dans cet ouvrage dirigé par sa blonde (moins jeune): Incertitude, pouvoir et résistances: les enjeux du politique dans la modernité. Il y est question du temps, "abordé sous les aspects de la précarité, de l'incertitude, dans une logique de la complexité des défis qu'impliquent les changements sociaux". Je vais lire aussi Un peu de sang avant la guerre, un recueil de chroniques de Jean-François Nadeau que je ne connaissais pas, mais que les jeunes présents à la conférence avaient en main. Je vais de ce pas les chercher à la Librairie Pantoute (source de la photo) parce que mon compte Fidélité, après 15 achats, me permet de les obtenir tous les deux gratuitement.

* Mise à jour: Darren, senior manager à la Banque CIBC, m'écrit quelques minutes avant l'échéance du 24 heures: M. Bernatchez: Je suis le responsable de communication pour M. Dodig et je voudrais vous parler de votre commentaire associé à l'allocution devant le Cercle Canadien d'Ottawa. Si vous avez un moment de communiquer avec moi par téléphone je pourrai vous parler plus en détailles de la position de notre banque et M. Dodig. Je suis au bureau de Midi à 20H. Je vous soute une belle journée.

Aurais-je le culot de bullshiter ce brave Darren, dont je ne sais rien, mais qui est sûrement une brave personne? Il travaille jusqu'à 20h00 pour défendre Victor, négligeant sans doute sa conjointe et ses enfants. La suite dans un prochain billet intitulé: "Ce cher Darren".

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