12 octobre 2016

Développer une culture d'apprentissage


Voici une réflexion que j'ai proposée à un groupe de 500 personnes intéressées par l'éducation et réunies à Québec le 12 septembre 2016 pour discuter d'une future politique nationale d'éducation.

Une politique, c’est d’abord une vision du monde 
Une politique, c’est d’abord une vision du monde, ensuite traduite en actions. Il n’y a de vent favorable que pour celui qui sait où il va (Sénèque). Où allons-nous en éducation? Vers quels lieux et par quels chemins? Une politique est une route balisée d’actions du quotidien, mais orientée vers un rêve, une utopie. Excellents? Nous ne le serons jamais tout à fait. Pertinents? Encore faut-il savoir par rapport à quoi. Efficients? Oui, mais en nous rappelant que ce mot ne se conjugue pas qu’au mode impératif économique parfait. Nous devons tendre vers l’excellence, la pertinence et l’efficience, donner un sens à nos efforts individuels et collectifs et éviter le réflexe tout humain de déterminer nos actions (et nos politiques) en mode action-réaction, toujours dans l’urgence de l’instant, de l’événement-choc, de la vérité qui dérange ou du mensonge qui rassure à ce moment précis. Primauté de l’instant, comme l’observe Nicole Aubert (2003): les exigences du présent immédiat absorbent à ce point les individus qu’elles ne lui laissent plus d’autres choix que de s’engloutir dans le présent qui règne en maître, déniant toute pertinence au passé et rendant sans objet toute projection dans le futur. Des problèmes, il y en aura toujours, peu importe nos décisions, et ils pourront être couplés à des solutions si nous avons un cadre de référence, une vision du monde qui nous permet de les développer. Maintenant et dans le futur.

Développer une culture d’apprentissage
Apprendre nous permet de mieux vivre. Apprendre pour soi et pour les autres. Apprendre pour comprendre, mais aussi pour mieux faire et pour mieux être. Apprendre pour faire la paix, l’amour, la justice et le développement durable. Comme les aliments nourrissent le corps, les savoirs nourrissent notre humanité, cette disposition à la compréhension, à la compassion envers ses semblables (Le Larousse). Tout le temps et tout au long de la vie. Partout, baigné dans une culture d’apprentissage. À l’école certes, mais aussi à l’usine. De la télé, de la radio et un Web intelligents. Des journaux qui disent le vrai. Des biens culturels à profusion et accessibles. Mille livres qui ouvrent l’esprit à tous les possibles, à la beauté du monde et de la différence, et non pas un seul, qui pave la voie à l’intolérance et à l’incompréhension.

Que sont nos utopies devenues?
Les initiateurs de la Révolution tranquille avaient du pif en consacrant l’éducation comme principal vecteur de l’enrichissement individuel et collectif des citoyens et citoyennes du Québec. Ils étaient visionnaires, utopistes. Deux grandes utopies éducatives peuvent inspirer celle que nous sommes conviés à construire collectivement, ici et maintenant, pour développer une culture d’apprentissage.

L’éducation: un trésor est caché dedans (les quatre piliers de l’éducation)
Le rapport Delors de l’UNESCO (1996) associe l’éducation à un cri d’amour pour l’enfance et la jeunesse qu’il faut de toute urgence accueillir dans nos sociétés. L’éducation tout au long de la vie est aussi considérée comme une des clés d’entrée dans le XXIe siècle. Il suggère d’organiser l’éducation autour de quatre piliers. (1) Apprendre à connaître implique le développement d’une vaste culture générale, mais aussi de maîtriser un petit nombre de matières. Cela veut dire surtout « apprendre à apprendre » afin de reconnaître les occasions de formation tout au long de la vie. (2) Apprendre à faire permet d’agir sur son environnement. Il faut être qualifié professionnellement, mais aussi développer des compétences pour s’adapter au marché de l’emploi, alors que son évolution est imprévisible. (3) Apprendre à vivre ensemble vise la compréhension d’autrui et des interdépendances, dans un  monde menacé. Cela réfère aux valeurs de pluralisme, de compréhension mutuelle et de paix. (4) Apprendre à être, enfin, permet de s’épanouir comme individu et de mieux agir de façon autonome et responsable. Il ne faut négliger aucune des potentialités de chaque personne : mémoire, raisonnement, jugement, sens esthétique, etc.

Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur
Edgar Morin (2000) est convié par l’UNESCO à exprimer ses idées sur l’éducation du futur. Il propose sept savoirs qui ne visent pas à remplacer les matières aux programmes scolaires : ce sont plutôt des vecteurs qui permettent de créer des liens entre ces matières, de leur donner un sens. (1) Le premier savoir vise à enseigner les conditions de production du savoir scientifique afin d’évacuer l’erreur et l’illusion considérées comme les cécités de la connaissance. Il faut réintroduire l’étude des caractères mentaux et culturels des connaissances selon un mode intégrateur qui enjoint de lier sciences de la nature et sciences humaines. (2) Le deuxième savoir repose sur le principe d’une connaissance pertinente. La connaissance actuelle est fragmentée selon les disciplines, il faut enseigner les méthodes qui permettent d’établir des liens entre elles. (3) L’enseignement de la condition humaine se décline par ses composantes humaines et biologiques. Il est possible d’apprécier la complexité humaine en organisant les connaissances dispersées dans de nombreuses disciplines. (4) L’identité terrienne est le quatrième savoir. Le destin planétaire du genre humain est souvent ignoré dans l’enseignement. Il convient d’enseigner l’histoire du monde. (5) Le cinquième savoir implique d’affronter les incertitudes. Il faut préparer les esprits à l’inattendu, considérant les forces de la nature et l’aveuglement des personnes qui participent aux décisions planétaires. (6) La compréhension, le sixième savoir, est à la fois le moyen et la fin de la communication humaine. La réponse aux défis de l’ère planétaire commande de meilleures compréhensions mutuelles. Son enseignement porterait sur les causes des intolérances : racisme, sexisme, âgisme, homophobie, etc. (7) L’éthique du genre humain est le septième savoir. La condition humaine se comprend par ses trois composantes : l’individu, la société et l’espèce. Une attitude éthique implique de considérer de façon complémentaire le développement des autonomies individuelles, des participations citoyennes et de la conscience d’appartenir à l’espèce humaine.

Quelques références
Nicole Aubert (2003). Le culte de l’urgence. La société malade du temps, Paris, Flammarion. - Jean Bernatchez (2011), « Valoriser l'éducation : le modèle de l'UNESCO », Le Point en administration de l'éducation, septembre, p. 11-14. - Jacques Delors (1996), L’éducation : un trésor est caché dedans, Paris, UNESCO. -  Edgar Morin (2000), Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, UNESCO. - Edgar Morin (2014). Enseigner à vivre. Manifeste pour changer l’éducation, Paris, Actes Sud.

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